Alabama Song
Je triche un peu. Je viens de retrouver ce commentaire dans un de mes cahiers personnels. J’ose l’utiliser comme article puisqu’entre les fêtes et les révisions pour le concours je n’ai pas été très productive ces 15 derniers jours (désolée… ^^; d’autant que ça risque de ne pas s’arranger dans les 2 mois qui viennent. Mais je vais essayer de faire de mon mieux sur tous les tableaux, promis !).
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Dans Alabama Song, on découvre Scott Fitzgerald et Zelda, leur rencontre, l’ascension sociale grâce au succès du premier roman de Fitzgerald alors qu’ils sont encore si jeunes. Trop jeunes. Gilles Leroy s’attache à nous faire ressentir la vie de Zelda, la « Belle du Sud », qui lutte pour exister à côté de son mari l’écrivain célèbre. Malgré lui. Il nous raconte ses bonheurs du début et ses peines, ses chutes.
« Hier, la nuit, nous avons tellement ri et dîné de si bonne humeur, la compagnie était merveilleuse et il fallut danser… Hélas, dans mes chaussons de satin, ça saigne et s’écrabouille. Mon destin fait des siennes, et le maigre espoir se fait nouille. Certains disent que je l’ai cherchée, que j’ai voulu et fomenté ma déchéance. Les imbéciles ! Je me souviens des nuits au camp Sheridan, où je dansais jusqu’à ne plus sentir sous mes pieds que la brûlure du cuir frotté au parquet de la piste. J’ôtais mes escarpins et je continuais pieds nus. Les aviateurs applaudissaient, et les mécanos, et les radios, et les aiguilleurs. Mes jupes tourbillonnaient et, d’un doigt brandi ou d’une grimace de la bouche, je reproduisais les signes des garçons que je ne comprenais pas. J’étais la jeune putain, la petite salope bourgeoise de Montgomery, la miss Alabama des casernes et des prisons. Et je n’en savais rien. »
C’est un livre étrange. La quatrième de couverture le rend plutôt attirant, malgré son élection au prix Goncourd 2007 qui, paradoxalement, dans mon cas, m’incite plutôt à me méfier… Leur sélection de livres est généralement difficile d’accès (à mon humble avis, sans doute teinté de préjugés…), d’un style trop complexe.
De prime abord, Alabama Song est relativement simple à lire, agréable, mais sans rien d’exceptionnel. Mais à mesure qu’on avance dans la lecture, le style devient vraiment original, sans être pesant ou rebutant. Le fil de l’histoire, décousu, donne un résultat étonnant.
Ce n’est certainement pas le premier livre que je conseillerais mais il en ferait partie quand même. Il vaut la peine d’être lu. C’est le genre de livre susceptible de réconcillier avec les prix Goncourd (je trouve). En le lisant, j’arrive à voir les raisons de sa nomination, notamment son style et son originalité.
Merci à Hélène de m’avoir offert l’occasion de le lire.
LEROY Gilles, Alabama Song, Mercure de France, Paris, 2007, 192 p.
Polyeucte
Voici une oeuvre de Corneille que j’ai découverte dans le rayonnage de théâtre de ma bibliothèque de village. L’histoire se situe dans l’antiquité, sous l’empereur romain Décie. Les chrétiens, appartenant alors à une jeune secte issue de la religion juive, sont persécutés sans pitié par ordre de l’empereur. Polyeucte est un jeune Romain fraîchement converti au christianisme par son ami Néarque. Prêt à se sacrifier pour défendre sa religion, il reste sourd aux exhortations de son épouse Pauline et de son beau-père Félix.
A ce drame familial s’ajoute un triangle amoureux. En effet, avant que son père lui impose son mariage avec Polyeucte, Pauline aimait un jeune homme, Sévère. Ce dernier n’avait alors pas le rang nécessaire de l’avis de Félix pour épouser sa fille. Mais depuis Sévère est revenu de la guerre en héros, favori de Décie.
Cette pièce est très étrange. On attend des bouleversements qui ne viennent pas ; des malveillances qui brillent par leur absence. Seul Félix, par son entêtement, tend à faire montre d’un peu de cruauté et encore se reprend-il bien vite, pardonné immédiatement par sa fille et par l’homme qu’il lui avait refusé.
Polyeucte, qui donne son nom à la pièce, est plus un pivot autour duquel tourne l’histoire et les autres personnages qu’un véritable personnage principal. Certes c’est son destin funeste qui est conté ici, mais ce sont les relations entre les autres personnages qui sont plutôt mises en relief.
Mais ce qui m’a le plus interpellé, c’est la chute. Sans vous dévoiler la conclusion de l’histoire, je l’ai trouvée… quelque peu rapide et expéditive. Les décisions et changements d’humeurs des personnages sont extrêmement rapidessur la fin, perdant la crédibilité que leurs atermoiements précédents pouvaient laisser apparaître. Je n’en ai pas fait une analyse poussée, je manque donc peut-être un ou plusieurs éléments essentiels pour comprendre ce brusque changement d’opinion (je suis d’ailleurs ouverte à toute remarque ou explication de quelqu’un qui l’aurait lu ou même étudié !), mais c’est l’impression que ce texte, par ailleurs très beau esthétiquement, m’a laissé.
Corneille, Polyeucte, Nouveaux Classiques, Larousse, 1959, 156 p.
Indignez-vous !
Je suis en formation tous les lundis. Et tous les lundis j’emmène dans mon sac un ou deux livres, les plus fins possibles (question de poids) pour les intercours. J’ai dernièrement fini Polyeucte de Corneille et cette semaine j’ai glissé entre mes cours un recueil de poésie, Andromaque et le pamphlet de Stephane HESSEL, Indignez-vous !, autour duquel je tourne depuis un an. Arrivée à Bordeaux, surprise, si la visite de la médiathèque de Pessac est bien assurée, l’intervention de l’après-midi est annulée. A 12h30 je reprends donc la route en sens inverse (j’ai plus de 2h de route pour rentrer…). Au moment de déjeuner sur l’aire d’autoroute j’hésite au livre dont je dégusterais quelques pages en même temps que le sandwish. Je choisis Indignez-vous ! dans l’idée de pouvoir le terminer le soir, une fois rentrée à la maison. Sauf que. Heureusement qu’il est très court, car une fois commencé, je ne l’ai plus lâché tant que je n’avais pas lu la dernière ligne ! (toujours coincée dans mon siège de voiture sur une aire d’autoroute tristounette ; il aurait fait 100 p. je serais restée sur cette aire jusqu’au bout quand même !)
Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, sautez dessus ! C’est un cri du coeur de 30 pages. Un appel à l’indignation, à la réation, à l’action. Une seule consigne : regardez autour de vous et trouvez ce qui vous indigne, puis agissez. Vous n’aurez hélas pas à chercher très loin… En France ou dans le monde les sujets d’indignations sont aussi nombreux que variés. Stéphane HESSEL nous donne quelques unes de ses indignations : de l’état de la sécurité sociale en France aux camps de réfugiés de Gaza en passant par le traitement des immigrés.
On peut lui reprocher la brièveté du pamphlet (certains parlent même de « superficialité »), la transposition (facile ?) entre la Résistance (violente soit dit en passant) et la situation actuelle. J’ai lu ces remarques en surfant sur le net pour avoir d’autres visions de ce texte. Elles sont justifiées.
En effet ce pamphlet est court. C’est un pamphlet et non un essai, c’est-à-dire un « court écrit satirique, souvent politique, d’un ton violent, qui défend une cause, se moque, critique ou calomnie quelqu’un ou quelque chose », dixit le dictionnaire du TLFI (Trésor de la Langue Française Informatisé). Il n’a donc pas une visée encyclopédique, l’objectif est de toucher et de faire réagir en un nombre restreint de pages. Pari réussi à mon humble avis…
Certes la transposition entre la Résistance contre le nazisme et la lutte contre la perte de nos droits et la situation actuelle peut sembler exagérée. Mais quelle vie voulons-nous ? Pour qui ? De plus Stéphane HESSEL précise clairement que le lien qu’il fait entre les deux situations est le droit (le devoir !) de réaction de tout être humain face à une indignation. Quelque soit l’origine de cette indignation. La conquête de la France par l’Allemagne en 1941 est-elle plus grave que la situation des Palestiniens à Gaza ? Le sort des immigrés débarqués en France plus ou moins légalement ne mérite pas (de plus en plus) l’indignation ? Il ne donne pas d’échelle de valeur. Seulement la clé de la réaction qui permet de faire bouger les choses : l’indignation. C’est ce qui a fait bouger les choses, que ce soit en 1789, en 1936, pendant la seconde guerre mondiale ou même en 1968. Avec plus ou moins de résultats, sur une durée plus ou moins longue. Mais il est certain que c’est le moteur de toute action collective ou individuelle contre une situation, un régime, un gouvernement…
Quand à la notion de terrorisme et de non-violence dont j’ai lu quelques critiques sur internet , je suis au regret d’avouer qu’au contraire (et c’est peut-être déjà visible dans mon article précédent sur Mort d’un silence de Clémence BOULOUQUE) j’adhère particulièrement à sa vision du terrorisme, qu’il juge inexcusable, mais qu’il comprend malgré tout : que peut faire un peuple quand tout semble contre lui ? De quelle autre manière peut-il se faire entendre ? Il cite notamment Sarte qui écrit en 1947 :
« Je reconnais que la violence sous quelque forme qu’elle se manifeste est un échec. Mais c’est un échec inévitable parce que nous sommes dans un univers de violence. Et s’il est vrai que le recours à la violence contre la violence risque de la perpétuer, il est vrai aussi que c’est l’unique moyen de la faire cesser. »
Ce à quoi Stéphane HESSEL ajoute :
« la non-violence est le moyen le plus sûr de la faire cesser. »
Il prône donc une indignation, une insurrection pacifique. A l’image, comme il le présente si bien, des citoyens de Bil’id :
« (…) chaque vendredi, les citoyens de Bil’id vont, sans jeter de pierres, sans utiliser la force, jusqu’au mur contre lequel ils protestent. Les autorités israéliennes ont qualifier cette marche de « terrorisme non-violent« . Pas mal… Il faut être israélien pour qualifier de terrorisme la non-violence. Il faut surtout être embarassé par l’efficacité de la non-violence qui tient à ce qu’elle suscite l’appui, la compréhension, le soutient de tous ceux qui dans le monde sont les adversaires de l’oppression. »
Court mais dense, cet appel aux consciences nous met face à nos réactions, notre attentisme (qui ne va pas forcément de pair avec l’indifférence !) et notre défaitisme qui ne sont pas inexorables. Il faut juste enlever trois petites lettres : transformer dés-espérer en espérer !
HESSEL Stéphane, Indignez-vous !, coll. Ceux qui marchent contre le vent, Ed. Indigène, 2011, 29 p.
La place

Je n’avais encore fait aucun article sur des témoignages ou biographies et voilà que j’en fait deux de suite après des mois de silence ! Ce doit être la loi des séries…
Après que l’on m’ait recommandé maintes et maintes fois de lire des livres de Annie Ernaux, c’est une collègue de cours qui m’a (enfin) convaincue. Suite à un cours de sociologie des publics en bibliothèque, elle nous a enjoint à découvrir cette « biographie autobiographique » qu’est La place. L’auteur y évoque son père à travers ses souvenirs et ceux de ses proches. Elle évoque également, et peut-être surtout, le fossé culturel et social qui s’était creusé entre elle et lui malgré tout l’amour qu’ils se sont toujours portés l’un pour l’autre. Ils n’étaient plus de la même classe sociale, plus du même monde. Par le travail, il avait rompu avec le monde de ses parents journaliers, travailleurs de la terre. Par l’école elle avait rompu avec le milieu de ses parents petits commerçants.
« Il n’avait jamais mis les pieds dans un musée. Il s’arrêtait devant un beau jardin, des arbres en fleurs, une ruche, regardait les filles en chair. (…) Il aimait la musique de cirque, les promenades en voiture dans la campagne (…), en écoutant l’orchestre de Bouglione, il paraissait heureux. L’émotion qu’on éprouve en entendant un air, devant des paysages, n’était pas un sujet de conversation. Quand j’ai commencé à fréquenter la petite-bourgeoisie d’Y…, on me demandait d’abord mes goûts, le jazz ou la musique classique, Tati ou René Clair, cela suffisait à me faire comprendre que j’étais passée dans un autre monde. »
Une rupture sociale difficile au sein même de la famille que même les liens affectifs peinent à estomper. Annie Ernaux nous offre un récit sobre, qui va à l’essentiel, soutenu par une écriture au ton juste, sans fioriture. Nombreux sont ceux qui pourront s’identifier à la narratrice ou à son père : ces ruptures sociales sont loin d’être des cas isolés bien que chaque histoire soit unique…
ERNAUX Annie, La place, Gallimard, 1983, 114 p.
Mort d’un silence
J’ai lu ce livre il y a déjà plusieurs années, à la fin du lycée ou au début de la fac. J’en ai un souvenir fort bien que les détails se soient estompés. Le week-end dernier, au petit-déjeuner chez une amie, l’auteur a été évoquée. Le titre du livre retrouvé dans les méandres de ma mémoire. Pour certains, il évoque des faits qu’ils ont connus et suivis, d’autres les ont peut-être oubliés. Les plus jeunes n’ont peut-être aucune idée des événements auxquels il est fait référence. Pour d’autres enfin, comme moi, ces événements appartiennent aux premiers faits d’actualité dont ils ont un vague souvenir, évoqués par les parents au dîner. Mort d’un silence est un témoignage fort. Le regard d’une enfant face au terrorisme et aux choix d’un père dont le destin bouleversera toute sa famille.
« Je suis la fille du juge Boulouque, du terrorisme, des années quatre-vingt, des attentats parisiens. Et je suis orpheline de tout cela.
(…) Je suis la petite fille qui a connu les menaces de mort et les gardes du corps autour de sa dixième année – les campagnes de presse, les phrases assassines. »
Clémence Boulouque commence son témoignage par un autre attentat, dans un autre lieu, une autre époque, dont elle a été comme des milliers d’autres l’impuissant témoin : la chute des Twin Towers.
« New York, septembre 2001.
J’avais décidé de partir vivre loin de mes souvenirs d’enfance.
(…) Le World Trade Center était séparé de l’université par quarante minutes de métro. Cortland Street – West 116th Street, ligne 1.
Un mardi matin il n’y a plus eu de World Trade Center. Il n’y a plus que les bruits, les images de ces avions qui le percutent, de ces tours qui s’effondrent. Plus que des absents.
Le terrorisme, les absents. »
Elle en arrive ainsi à sa propre histoire de la violence, difficilement. Elle le dit elle-même :
« J’ai tant de fois essayé. Mes récits étaient elliptiques ou empesés de détails. Pour donner à comprendre. Donner à voir. Donner.
Ne pas garder mon deuil pour moi. Tuer le silence. Moi qui ne supporte ni le bruit ni la mort. »
Que vous connaissiez ou non les attentats évoqués dans ce témoignage, ce livre est un incontournable pour tous ceux qui vivent dans ce monde où le terrorisme est un menace réelle et omniprésente. Que ce soit à Paris, à New York ou à Marrakech, la souffrance qui s’en suit est intolérable et inadmissible… Tout autant qu’il est inadmissible que certains se sentent acculés au point que la violence aveugle soit l’unique réponse possible…
BOULOUQUE Clémence, Mort d’un silence, Gallimard, 2003.
Cent poèmes pour la liberté
Cet article n’est qu’un prétexte pour présenter un poème en particulier. Ecrit en 1929 par le Tunisien Abou Al Kacem Chabbi (1909-1934) sous le protectorat français en Tunisie, il fait pourtant magnifiquement écho aux évenements de ces derniers mois, montrant bien à quel point la libération des peuples opprimés est un thème qui dépasse les limites temporelles.
“La voix des humiliés est faibles, dit-on
Et sourdes les oreilles des tyrans de ce monde.”
Non, la clameur du peuple est l’ouragan
Qui courbe le plus puissant des trônes et le fracasse.
La voix tonnante de la justice llui fait écho
Le grondement des guerres dévastatrices a des bouches béantes.
Lorsqu’un peuple, enfin, s’unit pour la justice
Il s’affermit maître de son destin.
*
Malheur, malheur à vous, piliers d’iniquité
Du jour où l’opprimé se met debout et avance.
Il brisera d’un coup ses chaises millénaires,
Laissera éclater pleinement sa fureur !
Auriez-vous l’illusion au spectacle d’un peuple
Touché à l’oeil, le fermant ?
Ou bien du vaste espace sommeillant, assombri ?
Aujourd’hui enfuis, les élans impétueux du pays
Bouillonnent en profondeur, menaçants.
Viendra l’heure, si proche, de leur éclatement,
Le peuple vibrera du plus beau de ses chants.
Ainsi la justice ; pendant longtemps assoupie,
Elle se réveille en fureur,
Défait d’un seul coup ce qu’ont tissé les ténèbres.
Quand, dans sa misère, le faible se relève, disparaît toute crainte
Vous saurez, ô tyrans, qui de nous les flots emporteront
Pour récolter ce qu’hier sa propre main a semé ?
Qui sème la douleur récolte l’amertume.
L’arbre de la vie se verra arrosé ; pousseront ses racines.
Et nous, tyrans, vous l’entendrez forte la voix de la justice
Lorsque le destin, de son amer calice, vous aura abreuvés.
Le jour où le tyran s’effondre sous ses chaînes
Alors il entend la douleur de ce monde… et comprend.
Le 20 février 1929.
(”Au tyran”, 18 février 1924, dans Diwan)
(traduit par Ahmed Ben Othman)
Ce cri de liberté cotoie une sélection de poèmes sur la liberté, dont « La bataille du poème » de Julio Fausto Aguilera de 1979 ou le magnifique texte de Paul Eluard, « Liberté » de 1942.
[...]
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom
[...]
En espérant que Julio Fausto Aguilera dise vrai dans son poème, pour que les peuples retrouvent leur liberté et leur dignité :
Avec un poème,
c’est vrai,
tu ne chasses pas un tyran.
Avec un poème tu n’apportes ni pain ni toit
à l’enfant vagabond,
ni remèdes
au paysan malade.
Surtout, tu ne peux pas
le faire à l’instant même.Mais… Nous allons voir.Un poème
bien né et vigoureux,
et un autre plus enflammé,
et un autre plus vigilant,
et un autre poème plus fort et plus véridique,
donnent vie
à un rêve qu’ils ont cueilli tout tendre,
et ce rêve de beaucoup d’hommes, une fois nourri,
devient une conscience,
et cette conscience, une passion, un désir angoissé…Jusqu’au jour où,
tout
-rêve, conscience, désir-,
S’organisent, compact…
Et alors
Vient le cri,
Et le point,
Et la conquête…Dans l’effigie de la conquête
Brille un diadème : le poème
Les combats, notamment ceux pour la liberté, commencent par des mots, même s’ils finissent par être baignés de sang dans la lutte contre un adversaire qui ne laisse que la violence comme moyen d’expression. Puisse le printemps des peuples qui a lieu aujourd’hui, dans ce début de XXIème siècle, se terminer au plus vite… dans les mots. Que vienne vite ce « jour où le tyran s’effondre sous ses chaînes / Alors il entend la douleur de ce monde… et comprend. »
Amnesty International, Anthologie, Cent poèmes pour la liberté, choisis par Ahmed Ben Othman et Jean-Pierre Darmon, Le Cherche Midi Editeur, Collection Espaces, 1984, 188 p.
Les Heures souterraines
Le monde du travail peut être épanouissant, gratifiant, stimulant. Il peut parfois permettre une véritable renaissance, comme ce fut le cas pour Mathilde lorsqu’elle décrocha le poste d’adjointe de Jacques Pelletier, au sein d’une grande entreprise commerciale. Il peut également faire l’objet d’une véritable passion, comme pour Thibault quand, tout jeune médecin, il débarque à Paris à SOS Médecins : il veut tout voir, tout connaître, tout découvrir.
Le travail peut être tout cela. Du moment qu’aucun élément déclencheur n’enraye la machine. Tant que tout reste parfaitement huilé. Tant que les adjointes ne critiquent pas leurs patrons et que les hommes ne désirent pas plus que quelques week-ends avec la femme qu’ils aiment passionnément.
Chacun de leur côté, dans la même ville immense, parfois broyeuse d’individus, Mathilde et Thibault regardent impuissants leurs vies se désagréger face à une violence implacable contre laquelle ils ne peuvent rien. Sans se connaître, ils partagent des douleurs et des blessures différentes mais similaires. Dans les méandres des rues, entre le métro et le boulot, peut-être auront-ils l’occasion de se parler, de se rencontrer, se croiser… se reconnaître l’un en l’autre peut-être ?
La violence psychologique subie sur le lieu de travail qui est décrite dans ce roman est insoutenable, poussant la frustration au maximum. Après la détresse humaine de la rue dans No et moi, Delphine de Vigan décrit ici non seulement l’atroce impuissance face au rouleau compresseur que peut devenir l’entreprise au travers d’un individu ou d’un groupe, mais aussi le sentiment de culpabilité, de dévalorisation, d’infériorité qui se développe, qui grandit peu à peu, jusqu’à ce qu’il n’existe plus que cela.
Un roman à hurler. Un roman qui donne envie de démolir à coup de poings les murs de la bienséance et de la courtoisie pour montrer l’hypocrisie qui masque la peur et la violence. Un roman pour faire voler en éclats les apparences qui cachent un mal-être et une souffrance bien réels mais si souvent reniés…
VIGAN Delphine (de), Les Heures souterraines, Jean-Claude Lattès (Le Livre de Poche), 2009 (2011), 299 p. (248 p.)
Le bleu est une couleur chaude
Tout d’abord, désolée d’avoir tant tardé à poster cet article que j’avais promis à certaines personnes depuis un moment déjà !
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Tendre comme l’amour peut l’être et violent comme peuvent l’être les préjugés et l’intolérance, Le bleu est une couleur chaude raconte un amour qui devrait être aussi simple et complexe que les autres, mais que la société et les esprits étroits transforment en véritable défi des conventions, en « anormalité » intolérable. En quel siècle et dans quelle partie du monde sommes-nous pour qu’une telle injustice puisse encore exister ?

Le scénario de Julie Maroh est admirablement accompagné par ses magnifiques aquarelles aux couleurs pâles, excepté le bleu ; ce bleu qui ressort de chaque planche, infusant son âme, sa chaleur aux dessins. C’est en découvrant ce type d’oeuvre que l’on comprend pourquoi la bande dessinée a été élevé au rang de 9ème art ; oeuvre d’ailleurs reconnue au festival d’Angoulême 2011 puisque Le bleu est une couleur chaude a été récompensé par le prix du public (Quoi ? Comment ? Alors seul le public sait reconnaître les oeuvres de qualité à Angoulême ??? Que faisait le jury lorsqu’il devait lire cette BD ? Il dormait ???).
MAROH Julie, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2010, 160 p.

Tom petit Tom tout petit homme Tom
C’est l’histoire d’un tout petit homme de 11 ans. Tom vit « provisoirement » dans un bungalow avec sa mère de 24 ans. Joss, tombé enceinte à 13 ans et demi essaye de réviser en même temps que son fils pour obtenir son bac, ayant arrêté l’école après avoir eu Tom. Lunatique, elle part parfois en week-end pendant 3 ou 4 jours, laissant son fils seul. Pour manger, se dernier se ravitaille en légumes dans le potager des voisins.
« Dans le potager, il marche à l’ombre de la haie. Il connaît bien le coin. De loin, il repère, puis se décide. Il cours dans l’allée. S’accroupit devant un plant. Tire dessus très doucement. Fouille ses racines. Ramasse quatre pomme de terre. Tasse bien autour du pied et repart. Il plonge sous la haie. »
« Chez les voisins… [...]
_ Vous êtes tombé sur un os, Archi ? [...]
_ Il y a une drôle d’animal qui vient visiter notre jardin. Une animal qui marche sur deux pattes et qui porte des chaussures taille 35. Il aime incroyablement nos légumes et nos fruits, vous avez remarqué ?
Odette détourne les yeux.
_ Juste quelques pommes de…
Elle s’interrompt. Archibald se détend.
_ Ah. Vous aviez remarqué aussi, alors. »
Encore une fois laissé seul par sa mère pour 4 jours, Tom continue à dévaliser les potagers, ne prenant que le strict nécessaire. C’est dans un de ces jardins qu’il découvre Madeleine, 93 ans, tombée au beau milieu de son potager. Malgré ses hésitations (et si elle lui demandait ce qu’il faisait là ??) il va à son secours…
Indépendant et aimé mais quelque peu délaissé par sa mère, Tom est pourtant entouré. Son caractère et sa gentillesse attire à lui autant les deux voisins anglais attendris que le jeune homme, juste sorti de prison, qui souhaiterait tant »se rapprocher » de Joss.
Chaque personnage autour de Tom a ses faiblesses, ses défauts, parfois exacerbés par un passé difficile. Mais chacun tente aussi de s’en sortir, plus ou moins maladroitement, chacun à sa façon.
Barbara Constantine nous offre là son troisième roman, sensible et drôle. Le quotidien et les aventures de Tom sont racontés de telle manière qu’aucun des personnages ne paraît vraiment pitoyable. L’humour omniprésent, le caractère battant de ces personnages rend ce livre très agréable à lire et lui permet de ne pas tomber dans le sentimentaliste mielleux. « J’ai écrit la première page, je l’ai effacée, j’ai recommencé, je l’ai effacée, etc. J’ai décidé finalement de m’attaquer à la deuxième page en laissant la première pour plus tard. 120 pages sont arrivées comme ça. J’ai fait des chapitres courts car je voulais pouvoir être lue par des gens qui ne lisent pas d’habitude. Et que ça les fasse rire. Je ne conçois pas la vie sans rire. » Pari réussi !
CONSTANTINE Barbara, Tom petit Tom tout petit homme Tom, Le Livre de Poche (Calmann Levy), 2011 (2010), 214 p. (260 p.)
Haikus des quatre saisons
Le haïku (terme créé par le poète Shiki Masaoka au XIXe siècle) est un court poème très codifié, formé de 3 vers de 17 mores (découpages de sons plus précis que les syllabes) organisé de la façon suivante : 5-7-5. Outre cette règle de forme, le haïku doit également contenir un « mot de saison » (kigo), en référence à la nature ou aux quatre saisons. Bien évidemment, les poètes étant des artistes, qu’ils soient de France, du Japon ou d’ailleurs, les transgressions à ces normes établies sont fréquentes, même si l’ »esprit du haïku » est toujours présent.
Les poètes que j’ai eu la joie de découvrir ici sont nombreux. Tout d’abord, on y trouve les quatre maîtres du haïku japonais :
– Bashô Matsuo (1644-1694), le « père » du haïku de forme 5-7-5 ; 
Devant le volubilis épanouis
nous prenons notre repas
nous qui ne sommes que des hommes
– Buson Yosa (1716-1783) ;
Le halo de la lune
n’est-ce pas le parfum des fleurs de prunier
monté là-haut ?
– Issa Kobayashi (1763-1828) ;
Sur la route de Shinano
la montagne pèse sur moi -
la chaleur !
– Shiki Masaoka (1867-1902), le « père » du haïku moderne.
Une lanterne
est entrée dans la maison
sur la lande desséchée
S’y croisent également : – le poète du XVIe siècle Moritake ;
- des contemporains de Bashô, Ihara Saikaku (1642-1693) et Uejima Onitsura (1660-1738) ;
– le principal disciple de Bashô, Enamoto Kikaku (1661-1707) ;
– de la même lignée que ce dernier, Taïgi (1709-1771) ;
– la nonne bouddhiste et poétesse Chiyo-ni, ou Chiyo Fukumasuya (1703-1775) ;
– une autre poétesse du XVIIIe siècle, Koyû-ni ;
- Travaillant aux côtés de Buson, Miura Chora (1729-1780) et Kitô ;
– ainsi que Hashin, Gonsui, Senkaku, Shara, Yûsui, Kakô, et Kubonta.
La sobriété, le flou de certains termes, spécifiques à la langue japonaise, et la brièveté des haïkus rendent l’exercice de traduction particulièrement difficile. Exercice que Roger Munier a brillamment réussi lors de la traduction des poèmes de ce recueil en 1978.

Ce recueil, publié en octobre 2010, deux mois après le décès de Roger Munier à 86 ans, est composé d’une remarquable association entre les haïkus, organisés selon les quatre saisons, et de magnifiques estampes de Hokusaï Katsushika (1760-1849) conservées à la Bibliothèque Nationale de France. Peut-être est-il dommage malgré tout, que les traductions françaises ne soient pas accompagnées de l’original japonais (l’écriture japonaise est si belle !) et éventuellement des romajis pour que nous, pauvres ignorants que nous sommes (enfin, moi du moins !), sachions les prononcer, puisque la poésie est autant
une question d’oreille et de musique que de profondeur, de sens et d’image…
La brise fraîche
emplit le vide ciel
de la rumeur du pin
ONITSURA
Merci pour ce très beau cadeau, Anne-Hélène !
Haïkus des quatre saisons (Estampes d’HOKUSAI), Seuil, 2010.
Odette détourne les yeux.




